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Paru dans le catalogue « Yin Qi » à l’Abbaye
Saint-André – Centre d’art contemporain, Meymac, du 21 février
au 18 juin 2004 ; Espace d’art contemporain, Paris, du 18 septembre
au 28 octobre 2004 ; Musée de l’Hospice Saint-Roch, Issoudun,
du 16 octobre au 19 décembre 2004, p. 4-8.
« Qu’ils représentent un chien ou, depuis ces deux
dernières
années, du mobilier, les tableaux de Yin Qi imposent leur présence
et vous tiennent à distance.
La tête du chien, frontale, monumentale, occupe toute la surface de la
toile. La couche picturale est ratissée en profondeur par un mouvement
indépendant des traits de la figure, ce qui a pour effet d’effacer
la touche et de fondre l’image avec son support. Le regard de l’animal
vous fixe, quête silencieuse et bavarde à la fois familière
et indéchiffrable parce qu’intense et absolue, attente infinie
qui vous renvoie à vous-même, au fait d’être là, à cet
instant.
Dans la série des « intérieurs »,
le mobilier : lit, canapé, évier… occupe
encore l’essentiel de la surface. Pas de couleur, une palette
qui va du blanc au noir, privilégiant le gris. La peinture
travaillée en couches épaisses, mousseuses, peignée
en surface, forme des volutes dont les traces matérialisent
une danse de la main, souple, indépendante de l’orientation
de la figure, comme si Yin Qi faisait référence au
fait que la peinture dans la Chine ancienne s’était
nourrie de la calligraphie. L’effet, en recoupant les lignes,
est de retenir l’image. Celle-ci, bloquée dans la masse
de la peinture, est ramenée vers la surface par l’aplatissement
de la perspective ou plutôt par le rabattement du fond qui
suggère un espace clos, à peine esquissé, construit
selon des points de vue différents de ceux qui organisent
l’objet lui-même.
Ces images types, génériques, évacuent l’anecdote,
l’accident, le singulier. L’artiste part d’une photo de catalogue,
de l’une de ces images volontairement descriptives dont le premier objectif
est de séduire et de convaincre celui qui la regarde que la matérialité et
la practicité de l’objet existent derrière l’icône
qui le représente. Par recadrages successifs, à force d’épurement
de la forme, de la couleur, de la lumière, Yin Qi transcrit une figure
familière, silencieuse, neutre, dont la saisie est immédiate,
par-dessus les filtres du regard et du mental.
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Mon projet, dit l’artiste, serait de peindre le « rien »,
c’est-à-dire, par une sorte d’ascèse, de réussir
le pur geste de peinture qui permettrait de ressentir l’avant des choses,
l’au-delà ou l’en-deça des apparences, le réel
au niveau des substances et du substrat.
Au cours des années soixante en occident, les artistes dits minimalistes
ont tenté cette approche, mais ils partaient, à l’inverse,
d’une conceptualisation de leur rapport au monde. Cette réduction
conceptuelle est profondément étrangère à la pensée
chinoise. Les notions fondamentales d’espace et de temps ne sont pas
envisagées
comme de pures abstractions mais au travers d’actions qu’elles
commandent, solidairement, au sein de situations singulières dans lesquelles
on les éprouve.
La réflexion se développe à partir de situations concrètes
ou de leurs évocations emblématiques. Les « chiens »,
les « intérieurs », ont cette fonction emblématique.
Les « intérieurs » proposent des lieux réceptifs,
dans lesquels le temps comme durée infinie et l’espace sous cette
forme disponible, imbriquent leurs potentialités. Ces espaces, apparemment
vides mais sereins, sont en réalité des espaces pleins de toutes
les actions possibles, non pas sous l’angle de telle ou telle action
singulière – l’artiste,
on l’a vu en a bouché la perspective –, mais comme celui
latent de la vie, un cadre projectif dans lequel l’homme s’inscrit
en creux. Cette trajectoire réflexive est rendue possible parce que
l’objet
cible est suffisamment distant pour ne pas bloquer l’élan, suffisamment
neutre pour ne pas absorber ou détourner l’énergie que
l’on
y projette et assez familier pour permettre son dépassement.
Lorsqu’il parle de sa peinture, Yin Qi cite pour la période contemporaine
deux artistes européens dont la démarche l’intéresse :
Gerhard Richter et Francis Bacon.
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Pour le premier, il fait référence aux œuvres où une
figure, au réalisme quasi photographique, semble flotter au-dessous
de la surface lisse du tableau, comme voilée par la peinture qui la
recouvre, constituant, à force de dématérialisation avec
le fond qui l’entoure, une seule entité visuelle, entre
figuration et abstraction.
La référence à Bacon est de prime abord moins évidente.
Bacon était en quête d’une adhésion charnelle, d’une
réaction tripale alors que Yin Qi cherche à créer les
conditions d’un équilibre métaphysique ; le premier
fait gicler les couleurs et déchire les corps alors que le second épure
les formes et tempère la lumière. Elle est pourtant éclairante
sur la démarche de Yin Qi, les moyens auxquels il recourt et les finalités
qu’il vise. Parlant en 1962 de sa peinture Francis Bacon disait « (qu’elle
est) une sorte de marche sur la corde raide entre ce qui est appelé peinture
figurative et abstraction. Ça viendra tout droit de l’abstraction,
mais ça n’aura rien à faire avec cela. C’est une
tentative pour porter la chose figurative au sein du système nerveux
plus violemment et de manière plus poignante… » Comment ?
En annulant l’écart qui sépare la représentation
du réel.
En donnant cette représentation pour la réalité même,
non pas en se livrant à une reproduction attentive, bien qu’il
parte à chaque
fois de photographies pour ne pas s’égarer, mais de façon « irrationnelle »,
au sens de ce qui ne respecte pas les codes. « Pour ramener un fait à la
vie… (disait-il) c’est une quête technique pour piéger
l’objet ». Car la réalité pour lui n’était
pas abstraite mais matérielle « à un moment donné ».
La seule raison de cette irrationalité, précisait-il, est que « si
elle aboutit, elle transmet la puissance de l’image beaucoup plus fortement
que si on se contentait de s’asseoir pour illustrer les apparences ».
Encore fallait-il que la proposition s’impose d’un bloc, sans dissection
ou fragmentation possible qui auraient par exemple pour effet de privilégier
la réception de la forme à l’attention portée à la
texture. Ce qui supposait au moins deux conditions : que la figure polarise
densément l’espace du tableau et que sa matérialité soit
contenue. Ce que Francis Bacon a résolu en délimitant sur la
toile autour de la figure un espace, une « cage », aplatie,
déformée,
dont les orientations entraient en tension avec celle de la figure et, en recouvrant
le tout d’une vitre, si possible sans reflet. On retrouve chez Yin Qi
cette même préoccupation d’imposer à celui qui regarde
une saisie globale qui engage la totalité de son être, physique
et mental confondus. Même si chez lui le choc recherché est plus
spirituel et charnel. L’objet ne vaut pas pour lui-même mais, parce
que concret et familier, il symbolise la réalité du monde dont
il est extrait, il a cette même fonction de déclencheur que les
corps chez Bacon, pour accéder à une compréhension
profonde de celle-ci.
Le tableau, à la manière d’un espace zen, devient emblématique
de cette réalité dans lequel il baigne en même temps que
celui qui le regarde, permettant à celui-ci par la résistance
qu’il
lui oppose, par l’harmonie qu’il dégage, de se sentir là, à cet
instant.
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