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à Pékin en 1962, Yin Qi partage son temps entre ses deux
ateliers à Pékin
et Paris. |
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Parcours - entretien de Yin Qi avec Jeanne Truongs
Paru dans le catalogue « Yin Qi » à l’Abbaye
Saint-André – Centre d’art contemporain, Meymac, du 21 février
au 18 juin 2004 ; Espace d’art contemporain, Paris, du 18 septembre
au 28 octobre 2004 ; Musée de l’Hospice Saint-Roch, Issoudun,
du 16 octobre au 19 décembre 2004, p 12-20.
Quelle est votre formation ?
J’ai suivi les cours de l’Ecole secondaire des Beaux-Arts puis
de l’Ecole des Beaux-Arts de Pékin. Ensuite, en France, j’ai
suivi une année les cours de l’Institut des Hautes Etudes en Arts
plastiques.
A quelle occasion êtes-vous arrivé en France ?
Mon père est peintre. Il était professeur à l’Ecole
des Beaux-Arts de Pékin. Je l’ai accompagné en mai 1989 à Paris
où il avait une exposition. J’ai décidé d’y
rester.
Qu’est ce qui vous a marqué artistiquement à votre arrivée ?
La peinture abstraite était partout. Cela me semblait exotique car,
en Chine, la peinture abstraite était encore considérée
comme d’avant-garde. C’était la première fois que
je vivais dans une société industrielle. J’ai eu un sentiment
de froideur. A ce moment-là, la peinture était abandonnée
au profit des installations. Des artistes chinois commençaient à venir
en France. Ils développaient des pratiques qui relevaient plus du domaine
de la politique et de la stratégie. J’ai toujours eu des doutes
par rapport à cela. Je suis resté en marge de ce mouvement.
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Avez-vous toujours peint ?
J’ai arrêté la peinture quand je me suis installé à Paris,
en 1989. Je ne savais pas comment poursuivre. J’ai essayé d’autres
médias, la sculpture, le dessin, la photographie, les installations.
En 1997, j’ai décidé de recommencer à peindre. J’avais
envie de me retrouver.
Avec le recul, comment regardez-vous l’enseignement artistique en Chine
et en France ?
J’ai beaucoup appris de mes expériences en France. Et ce n’est
pas fini. Les cours en Chine ressemblent à ceux de la fin du XIXe siècle
en Europe. On peint d’après modèle ou en studio, notamment
d’après des statues. J’ai trouvé qu’à Paris,
l’enseignement était plus libre.
Vous représentez la figure du chien dans vos tableaux, pourriez-vous
me dire quelle importance a cet animal pour vous ?
Je choisis des images ordinaires, faciles à reconnaître pour que
l’on s’en détache plus facilement. Si je choisissais une
forme abstraite, cela ne produirait pas le même effet.
Paradoxalement, mon intention est de nier les images que je produis car j’ai
toujours nourri de la suspicion pour elles. Dans ma façon de peindre,
je ne cesse d’affirmer : Ce n’est pas ce que vous voyez !
J’adopte au fond un processus contradictoire qui me permet de montrer
en mouvement du « rien ».
Comme on regarde une cellule à travers une loupe, j’ai agrandi
la tête du chien pour en proposer une vision inhabituelle où les
proportions entre l’animal et le maître sont inversées.
Il reste l’image du chien. C’est là que s’opère
le mouvement d’abstraction qui ne concerne pas la forme mais le travail
du regard. Je crois que le « rien » ne peut être
perçu paradoxalement sans rien. Il ne peut résulter que de quelque
chose de tangible. Comme le noir n’existe pas sans le blanc.
Parallèlement à la série des chiens, j’ai réalisé les
Cream Pictures, tableaux qui rappellent la texture de la crème et qui
peuvent susciter physiquement l’appétit. C’est une sorte
de communication du ventre, une réalité matérielle.
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Dans la tradition littéraire, savez-vous que le chien représente
la mélancolie et un certain romantisme ? Y-a-t-il une quelconque
ironie par rapport à cela ?
Je n’en ai pas conscience. Mon choix est plutôt simple, cette figure
du chien est l’image la plus proche du visage humain. Je n’y mets
aucune psychologie.
Pourriez-vous décrire le processus de votre travail ? Au-delà de
l’image représentée, la matérialité de la
peinture est très présente dans vos tableaux. Comment articulez-vous
les deux ?
Nous vivons dans un monde d’images. C’est notre condition. L’image,
pour moi, est une chose physique, qui a sa matérialité. C’est
dans cet esprit que j’ai réalisé 0.8 g de bouche et 1000g
de peinture à l’huile d’Amsterdam. La « peinture à l’huile » a
sa matérialité de la même façon qu’une bouteille
en plastique ou une chaise… AU lieu de mettre en scène des objets,
je l’utilise comme un objet que je place dans l’espace de la toile
et dont le sens varie en fonction de ses applications.
J’ai une grande suspicion pour les images. Dans le cas des peintures
d’intérieur, j’adopte une posture. Ce n’est ni une
attitude autoritaire, ni une attitude résignée (ni chaud, ni
froid). L’ego peut s’exprimer à une certaine distance, sans
qu’il n’écrase ce que l’on peint et sans que cela
ne devienne expressionniste. A l’inverse, on peut ne pas renoncer à soi.
Cette distance est quelque chose de difficile et de fragile.
Les peintures d’intérieurs montrent que l’image figurée
sert de surface à peindre, tout comme les têtes de chien. L’image
peinte est peinte à son tour. Beaucoup d’artistes occidentaux
ont utilisé cette astuce comme ceux du mouvement Support surface. Les
connaissez-vous ? Quelle est votre position par rapport à eux ?
Dans quelle tradition faut-il regarder vos tableaux ?
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Je ne pense pas que mon travail ait un lieu avec Support surface. Chez moi,
toute technique vise à tendre vers le « rien du tout ».
Quand j’ai recommencé à peindre en 1997, mon attitude envers
l’image était négative. La logique de la forme ne m’intéressait
pas – toile – mur – architecture – espace – pénétrer
physiquement l’espace social – faire événement. Ma
logique était opposée. J’empruntais plutôt la direction
inverse – partir de la toile – nier – chercher la distance – trouver
la fonction de la peinture dans le cœur – échapper à l’événement.
Dans l’histoire de la peinture du XXe siècle, deux vois m’intéressent
tout particulièrement. La peinture de Francis Bacon qui propose une
plongée dans le système nerveux ; c’est-à-dire
une peinture qui opère dans le corps humain (c’est aussi la question
du comment on regarde la figure après l’invention de la photographie,
et la nouvelle place de la narration). La peinture de Gerhard Richter qui combine
deux éléments contradictoires, la figure et l’abstraction,
dans cette même problématique autour de la photographie et de
l’après-narration.
Pour ma part, j’ai toujours pensé que l’image que je vois
n’est pas celle de mon cœur. La fonction narrative de la photographie
ne me convient pas. En même temps, j’ai besoin de la figure pour
opérer le mouvement d’abstraction. Il faut séparer la figure
et l’abstraction, car l’abstraction n’est pas définie
par une forme. Elle lie, de manière dynamique, des éléments
différents. L’abstraction est contenue dans toute figure, elle
réside dans l’acte de regarder. Quand Andreas Gursky parle du
moment où la « figure humaine (est) devenue un point »,
n’est-ce pas une abstraction ? Je suis d’accord avec cette
lecture classique. Pour regarder la télévision, il faut se mettre
devant un écran, pour lire, tenir un livre entre les mains et pour voir
la peinture, opérer un acte du regard. Tout commence par un mouvement
de négation de l’espace. La négation est une conscience.
Vous proposez donc une définition de l’abstraction plus orientale
qu’occidentale ?
Pour être précis, l’abstraction en tant que forme est moins
adaptée à la situation actuelle, mais on en a tellement besoin
pour que les choses se révèlent au-delà des apparences
et pour être universel…
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Pensez-vous que l’impasse dans laquelle se trouve la peinture occidentale
est liée à sa définition de l’abstraction ?
La question de la peinture est une question de volonté et non pas une
question de technique, ni de forme ou de concept. De manière plus générale,
la peinture a à voir avec l’expérience de la fenêtre,
avec la façon de regarder les choses. Elle touche plus fondamentalement à la
question de savoir : « Qu’est-ce qu’une image ? ».
Cela renvoie pour certains aux problèmes de l’abstraction ;
pour moi il s’agit de savoir ce qu’il y a derrière un tableau
et de trouver ainsi le sens de l’existence humaine. C’est une histoire
de point de vue. Derrière une photographie ou un objectif il y a quelqu’un.
Un personnage sur une photographie n’est qu’une ombre. Ce n’est
pas l’existence même. Cette idée a été initiée
par la tradition perspectiviste occidentale où l’homme est toujours
seul (c’est lui qui construit le point de vue). Cela me fait penser aussi
que la société occidentale a construit son modèle sur
l’individu. C’est très différent de la tradition
picturale chinoise où la perspective n’existe pas. Les points
de vue sont dispersés et l’homme y est pluriel. Sa présence
est toujours suggérée même s’il n’est pas figuré.
Bien sûr, cela change aujourd’hui. La Chine comme l’Europe,
entre dans l’ère de la consommation de masse. Aussi, la question
est de savoir quelle place donner à l’homme dans un contexte culturel
différent. Dans tous les cas, c’est une question de regard.
Comment faites-vous pour dépasser une lecture culturelle de votre peinture ?
Si je comprends bien, il s’agit de savoir si la vraie communication est
possible. Je crois que la peinture touche aux problèmes de l’existence,
comme l’amour, la mort, la peur. Par exemple, l’idée de
l’amour est universelle dans la mesure où on l’éprouve
dans n’importe quelle culture. Cependant, il existe différentes
façons de l’exprimer. Si le propos est juste, on peut toujours
trouver la façon de communiquer.
Dans un précédent entretien, vous dîtes refuser « une
attitude exotique » dans votre travail. Comment faites-vous ?
Je ne pense pas que je puisse éviter complètement un regard exotique.
C’est tout à fait normal. Ce que je refuse, c’est le regard
sur la culture chinoise à partir d’une interprétation unilatérale.Comment
vous inscrivez-vous dans les deux traditions ?
Je ne cherche pas à m’inscrire dans l’une ou l’autre
de ces traditions. Je puise dans mes expériences intérieures.
Que représente le plaisir de peindre pour vous ?
Le bonheur et l’espoir.
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